jeudi 7 mars 2019

« C l’hebdo » (France 5) : censure et concert de chiens de garde contre Monique Pinçon-Charlot

Source : Acrimed

par Pauline Perrenot,
« "Emmanuel Macron, le président des ultra-riches", c’est la thèse que vous défendez dans ce dernier livre, vous allez nous expliquer pourquoi » claironne en début d’émission Ali Baddou, animateur de l’émission « C l’hebdo » sur France 5, qui recevait comme invitée le 2 février Monique Pinçon-Charlot [1]. Le journaliste aurait pu se passer d’une telle promesse, car en réalité, Monique Pinçon-Charlot ne pourra guère expliquer quoi que ce soit : d’un tribunal médiatique à une discussion rigolarde entre amis journalistes, l’émission tenue par six chiens de garde va progressivement évincer l’invitée principale du plateau, et avec elle, les idées défendues dans son dernier livre.
C’est une émission cas d’école. Une émission qui est en actes la chronique du mépris que racontent justement les Pinçon-Charlot dans leur dernier livre. Une émission qui démontre – encore une fois – la difficulté d’exposer des idées radicales sur un plateau de télévision, gardé par des journalistes récidivistes dans leur hostilité aux travaux et idées des deux sociologues. Une émission de « débat » sur le service public, dont les dispositifs privilégient l’expression des éternels mêmes éditorialistes – une nouvelle fois – aux dépens des invités hétérodoxes.
Mais de quels journalistes parle-t-on, au fait ? Nicolas Domenach et Maurice Szafran tout d’abord, respectivement chroniqueur et éditorialiste politiques à Challenges, ayant tous deux par le passé occupé des postes de direction à Marianne, et auteurs d’un énième livre relatant un énième papotage avec le Président de la République. Précisons dès maintenant que ces derniers ont été épinglés pour leur régulière connivence avec le pouvoir politique, et que Maurice Szafran a été tout particulièrement visé par la société des journalistes de son propre hebdomadaire, qui déplorait lors de la campagne présidentielle de 2017 « [s]es interventions multiples et déplacées auprès de la direction et de l’équipe web, suite à la parution d’un article critique à l’égard de Macron […]. Interventions relayant le coup de téléphone d’un communicant de Macron. »
Ça commence donc bien. Mais c’est sans compter la présence des trois autres chroniqueurs permanents de l’émission : Jean-Michel Aphatie, que l’on ne présente plus, Émilie Tran Nguyen, présentatrice du 12/13 sur France 3, et Éva Roque, chroniqueuse dans le 5/7 d’Europe 1. Le tout animé par Ali Baddou, qui loin d’être un régulateur facilitant la parole de l’invitée, jouera le même rôle que ses confrères et consœurs.
C’est donc face à un tel plateau que Monique Pinçon-Charlot fut conviée non pas à « présenter » son dernier livre – comme l’affirme le descriptif de l’émission –, mais à se défendre de l’avoir co-écrit en tant que sociologue, tout en étant sommée de répondre aux différents réquisitoires des journalistes.

Du guet-apens...

Commençons par quelques données quantitatives. Sur une émission de 54 minutes, le sujet dédié au dernier livre co-écrit par Monique Pinçon-Charlot en sa présence dure 17 minutes. Le temps de parole de l’invitée au cours de ce plateau ? 5 minutes. Soit moins d’un tiers de sa durée totale.
Tirons de cette première donnée deux considérations : la première, le dispositif médiatique consistant à réunir six personnes autour d’une table rend très difficile le développement d’idées qui sont par ailleurs minorées et disqualifiées dans les médias dominants. Dans ce cas, l’invitée semble même servir de prétexte au véritable objectif de l’émission : l’expression d’éditorialistes estampillés, délivrant une nouvelle fois un discours monochrome. Et c’est là la deuxième considération : plus des deux tiers du temps de parole sur ce plateau ont été trustés par les autres éditorialistes présents, en particulier par Jean-Michel Aphatie, Nicolas Domenach et Maurice Szafran. Ces deux derniers, invités en tant qu’auteurs d’un livre-conversation avec Emmanuel Macron, ont eu pourtant tout le loisir de s’exprimer dans le premier temps de l’émission. Et de le faire sans que Monique Pinçon-Charlot ne soit présente. Mais l’éditocrate est une espèce insatiable : non contents de ce temps d’expression, non contents de s’exprimer même quotidiennement dans les médias dominants, les deux journalistes sont intervenus pour couper la parole de la sociologue, se poser en contradicteurs, répondre à sa place, et lancer des réquisitoires. Par leurs interventions intempestives, ils se sont donc ajoutés à la brochette des trois chroniqueurs permanents et de l’animateur.
Poursuivons : sur 5 minutes de temps de parole, Monique Pinçon-Charlot sera interrompue pas moins de treize fois. Dont trois fois avec l’impossibilité nette de pouvoir reprendre le cours des propos qu’elle était en train de tenir : une première fois concernant la guerre de classe menée par Emmanuel Macron et son gouvernement, une deuxième fois au sujet du parcours social, professionnel et politique du Président – avec l’idée que ce parcours met à mal l’idée du mythe d’un « candidat hors-système » – et une troisième fois, lorsque le débat en vient sur la liberté de la presse. Pis : sur ce dernier point, la réponse amorcée par Monique Pinçon-Charlot a été tout simplement… coupée au montage !
Terminons cette série en notant que l’intervention la plus longue de Monique Pinçon-Charlot dure 55 secondes ; là où Jean-Michel Aphatie, chien de garde omniprésent et à notre connaissance, nullement « invité du jour », sera libre de discourir sur la liberté de la presse pendant plus d’1 minute et 10 secondes sans être interrompu (nous y reviendrons).

… au tribunal médiatique

Comme souvent, ces différents aspects quantitatifs laissent entrevoir ce à quoi a pu ressembler l’émission d’un point de vue qualitatif. Le but de l’émission n’était certainement pas de faire connaître aux téléspectateurs le contenu du livre des deux sociologues. Ou alors, on peut dire que les journalistes s’y sont collectivement (très) mal pris.
L’animateur n’avait de toute façon vraisemblablement pas lu le livre des Pinçon-Charlot. Comme d’habitude dans ce genre d’interview préparée à peu de frais, la première question d’Ali Baddou porte sur le titre de l’ouvrage, et la seconde… sur un autre titre, cette fois-ci tiré d’un entretien que la sociologue a accordé à Libération :
- Première question : « Emmanuel Macron, le président des ultra-riches », c’est la thèse que vous défendez dans ce dernier livre, vous allez nous expliquer pourquoi. Mais d’abord, petit travail de définition : qu’est-ce qu’un ultra-riche, par différence avec un riche ?
- Deuxième question : Il y a aussi des questions d’attitude, ça, on en a tous été les témoins. Mais des questions d’attitude que vous, vous qualifiez de « mépris de classe ». Vous écrivez, c’était dans le journal Libération, « Macron c’est le capitaliste en chef qui mène la guerre des classes en France ». Les mots sont forts…



À cette seconde « question », la réponse de Monique Pinçon-Charlot, coupée au montage, durera dix secondes, rapidement écartée par la diffusion d’un extrait de la prise de parole d’Emmanuel Macron à Bourg-de-Péage :
Ali Baddou : Alors, la parole à la défense et donc à Emmanuel Macron. Justement, puisque vous dites qu’il est le président des ultra-riches, on sait que l’étiquette lui colle à la peau dès qu’il est arrivé à l’Élysée, il s’en défend pourtant.
S’ensuivent presque 30 secondes d’un discours au cours duquel Macron affirme, en substance, s’être « fait tout seul » grâce à l’éducation qu’il a reçue, et qui lui a transmis le fameux « sens de l’effort ». On peut remercier « C l’hebdo » pour l’originale trouvaille que constitue cette « archive », qui avait déjà circulé en boucle sur toutes les chaînes d’information en continu. On peut également remercier « C l’hebdo » de profiter de la présence de Monique Pinçon-Charlot en plateau pour, selon un souci de l’équilibre sans doute, laisser « la parole à la défense » que nous n’avions certes pas encore entendue… On peut enfin remercier « C l’hebdo » d’élever le débat public grâce à l’échange qui suit :
- [Vidéo où l’on entend Emmanuel Macron] : Je suis sorti du système, on m’a pris pour un fada quand j’y suis allé. J’y suis allé contre le système politique en place. Je ne suis pas un politicien, je viens pas d’un parti qui vit depuis 30 ans ! Personne ne m’a aidé !
- Jean-Michel Aphatie : C’est vrai ! C’est vrai…
- Ali Baddou [à Monique Pinçon-Charlot] : Qu’est-ce que vous dites, vous qui le voyez comme un pur produit du système ?
- Nicolas Domenach [qui prend la parole à la place de l’invitée] : C’est vrai, ce qu’il dit, c’est vrai, c’est incontestable. Ça ne correspond pas à votre schéma, mais c’est incontestable.
- Monique Pinçon-Charlot : Non, non. Pour moi au contraire, il y a eu une imposture qui a été créée, un « storytelling », une création médiatique d’Emmanuel Macron comme soi-disant un « candidat hors-système », et nous, nous démontons tous les mécanismes de cette imposture. Parce qu’en réalité, il est vraiment dans le système, dès le départ. Alors il a raison, évidemment quand il dit qu’il est issu de la petite bourgeoisie d’Amiens, mais il n’en demeure pas moins que son parcours… [Coupée]
- Ali Baddou : Il a passé des concours anonymes de la République !
- Monique Pinçon-Charlot : Le travail des sociologues, c’est précisément de croiser la politique économique… [Coupée]
- Jean-Michel Aphatie : Il faut avoir de la mémoire quand même. Quand vous dites qu’il a été candidat du système, il faut quand même dire deux choses assez simples hein. D’abord, il a été candidat hors parti, et ça, on n’avait pas vraiment l’habitude dans la cinquième République de voir quelqu’un capable d’imposer sa candidature hors des partis. Et puis d’autre part, sans le travail de la presse sur le couple Fillon, Emmanuel Macron n’aurait jamais été élu Président de la République. Donc quand on dit que le système a aidé Emmanuel Macron, une créature médiatique, le « storytelling », c’est faire fi du désordre dans lequel s’écrit l’histoire. Et la présidentielle de 2017 s’est spécifiquement écrite dans le désordre le plus absolu.
Les journalistes en plateau acquiescent d’un signe de tête. Ali Baddou donnera-t-il cette fois la « parole à la défense » ? Relancera-t-il Monique Pinçon-Charlot pour qu’elle puisse « démonter les mécanismes de cette imposture » et parvenir enfin à « présenter son livre » un tant soit peu selon la promesse de l’émission ? Non. La parole est à Maurice Szafran, pour le début des réquisitoires.

Le tout phagocyté par des réquisitoires entre tribuns et amis journalistes

- Premier réquisitoire : « la méthode ! » (Maurice Szafran, Éva Roque et Le Monde)
- Maurice Szafran : Il y a deux choses qui m’importent. Une que n’a pas dite Monique Pinçon-Charlot et une seconde qu’elle a dite, je vais commencer par ça. Vous parlez d’un travail de sociologues, c’est tout le problème en réalité. C’est tout le problème parce que, est-ce que c’est un livre qui répond aux règles de l’enquête sociologique ? – chacun pense ce qu’il veut – ; ou est-ce que c’est un livre, et dans ma bouche ça n’a rien de déshonorant tout au contraire, est-ce que c’est un livre de militant ? C’est ça la question que pose ce livre [Ah bon. Ndlr]
- Jean-Michel Aphatie [tout rigolard] : J’ai votre réponse !
- Maurice Szafran : Je parle pas de vous en particulier [à Monique Pinçon-Charlot]. J’en ai marre. J’en ai marre, j’en ai marre des universitaires ou des scientifiques qui, utilisant le cursus, leur carrière, leur professorat, etc., dissimulent le fait qu’ils sont (et c’est légitime et c’est formidable) qu’ils sont des militants.
- Ali Baddou : Alors pour que tout le monde comprenne Maurice Szafran… Éva [Roque] ?
- Éva Roque : C’est vrai que votre travail Monique Pinçon-Charlot avec votre mari a suscité beaucoup de commentaires, notamment une critique dans Le Monde. Une critique sur la méthode et notamment sur ce dernier chapitre dans lequel vous racontez ce que vous avez observé dans les beaux quartiers parisiens un samedi de novembre, l’affrontement entre des gilets jaunes et des bourgeois, devant une brasserie. Et c’est vrai que j’en reviens à poser la même question que Maurice Szafran : est-ce qu’au fond, c’est pas un livre politique ce livre que vous nous proposez aujourd’hui ?
Parler de « la circulation circulaire de l’information » inclut évidemment la circulation circulaire de l’indigence parmi les journalistes. Éva Roque ne formule pas d’interrogation propre concernant le livre, mais s’abrite plutôt derrière la remarque de Maurice Szafran, qui est elle-même une copie conforme de la critique très à charge formulée par Le Monde intitulée « Les Pinçon-Charlot, ex-sociologues », dans laquelle Florent Georgesco fustige « l’honnêteté flottante » et l’absence de scientificité dans l’investigation des Pinçon-Charlot [2] – on croit rêver ! – ainsi que… « l’intense promotion médiatique » du livre. On constate effectivement à quel point cette « promotion » est « intense » ! Quant au fait d’entendre de tels journalistes tenir des « discours sur la méthode » concernant l’investigation qu’ils ne pratiquent quasiment jamais, ça se passe de commentaire.
On retrouve ici les sempiternelles mêmes disqualifications employées par l’éditocratie pour pilonner toute critique radicale du capitalisme. Ou comme nous l’écrivions à propos des réactions des éditorialistes suite à la publication du rapport d’Oxfam fin janvier :
C’est là une spécialité [de l’éditocratie], toujours prompt[e] à mentionner les orientations idéologiques de ses ennemis politiques comme autant de charges qui les disqualifieraient par principe. Il ne lui vient jamais à l’idée de « démasquer » nombre d’autres confrères et pseudo « experts » qui s’expriment partout sous couvert de « neutralité » en affichant leurs orientations politiques voire leurs affiliations partisanes, pour la seule (et mauvaise) raison que celles-ci ne le dérangent guère !
Monique Pinçon-Charlot réplique d’ailleurs en ce sens, pointant ses deux voisins, Maurice Szafran et Nicolas Domenach, comme étant eux aussi deux « militants » politiques (ce qu’ils nient, évidemment), avant de devoir se justifier d’un travail de plus de vingt années sur la grande bourgeoisie française. Misère…

- Deuxième réquisitoire : l’antisémitisme des gilets jaunes (Maurice Szafran et Jean-Michel Aphatie)
- Monique Pinçon-Charlot : [Notre travail] empêche de mobiliser la théorie du complot parce que nous avons montré que [la bourgeoisie] est une classe sociale qui a parfaitement conscience de ses intérêts, et qu’elle a tous les moyens pour défendre ses intérêts, et aujourd’hui, au plus haut niveau de l’État, où c’est la finance, où c’est la banque qui est à l’Élysée.
- Maurice Szafran : C’est la banque qui est à l’Élysée ? C’est la banque qui est à l’Élysée ?!
- Jean-Michel Aphatie : Ça fait peur. Ça m’a fait un peu peur à moi aussi cette phrase. Franchement hein.
- Monique Pinçon-Charlot : Oui. Un banquier.
- Maurice Szafran : Non non non non non ! « C’est la banque qui est à l’Élysée », c’est pas la même chose que « c’est un banquier, ouvrez la parenthèse, pendant trente-deux mois, fermez la parenthèse, de sa vie. » […] Parce que vous ne le dites pas vous, mais dans les manifs de gilets jaunes, on a évidemment franchi le stade d’après et vous êtes trop intelligente, trop cultivée et trop grande sociologue pour ne pas le savoir, que c’est la banque Rothschild. Personne ne dit que c’est Paribas, que c’est la BNP, que c’est le Crédit Lyonnais, on parle de la banque Rothschild. Donc vous savez parfaitement que c’est dangereux de dire des choses comme ça !
Là encore, les outrances de Maurice Szafran vont contraindre Monique Pinçon-Charlot, non pas à développer le thème de la connivence entre l’État et le monde des affaires, mais à « s’inscrire en faux » et à démonter les accusations (sous-entendues, d’antisémitisme) de l’éditorialiste, générateur en chef de basses polémiques.

- Troisième réquisitoire : « La presse, Madame, elle est libre ! » (Jean-Michel Aphatie et Émilie Tran Nguyen)
Émilie Tran Nguyen : Dans votre livre, vous pensez que c’est la presse qui a aidé à faire gagner Emmanuel Macron, en tout cas la presse acquise à sa cause selon vous. [Une déjà bien belle simplification : vous avez dit « méthode ? » Ndlr] Vous citez plusieurs exemples : Bernard Arnault qui explique en mai 2017 pourquoi il vote Emmanuel Macron dans Les Échos, Pierre Bergé qui lui apporte aussi son soutien sans la moindre restriction début 2017 dans un tweet et puis dans leur ensemble, pas mal d’hebdomadaires vous dites, comme Challenges, L’Express, Le Point. Challenges détenu par Claude Perdriel, à qui vous dédiez d’ailleurs votre livre Le tueur et le poète, Nicolas Domenach et Maurice Szafran. Euh… Qu’est-ce que vous reprochez concrètement à Claude Perdriel et donc aux journalistes qui travaillent pour lui ?
Belle démarche que celle de la journaliste de France 3, qui consiste à mettre Monique Pinçon-Charlot en porte-à-faux face aux deux journalistes de Challenges qui l’entourent : rien de mieux en effet, pour le débat public, que de transformer le sujet de la critique radicale des médias en une affaire directement personnelle.
La suite de l’échange est à l’avenant : d’abord interrompue par Ali Baddou, Monique Pinçon-Charlot ne pourra pas développer la critique qu’elle porte contre le système médiatique. Littéralement assaillie par Jean-Michel Aphatie, qui la prend directement à partie et de manière plus que véhémente, elle subira les injonctions des deux chiens de garde et sera, cerise sur le gâteau, coupée au montage lors de sa tentative de réponse.
En images, cela donne l’extrait suivant [3] :


Compris ?
Une coupure grossière, que confirme Monique Pinçon-Charlot, que nous avons pu contacter : « Je disais donc qu’aujourd’hui le monde de la presse et celui de la politique sont parfaitement interconnectés et donnais d’ailleurs l’exemple du cercle "Le siècle", avec ses dîners mensuels qui réunissent, dans la sociabilité mondaine, journalistes et politiques afin d’affiner la défense des intérêts de l’oligarchie. À ce moment-là Jean-Michel Aphatie fait comprendre qu’il est bien placé pour dire qu’il ne se passe rien de tel lors de ces dîners, et je lui réponds : "C’est toujours la même chose, circulez, il n’y a rien à voir..." Et là je ne peux pas aller plus loin, je suis de nouveau coupée par une des personnes présentes sur le plateau. »
Nous en sommes à 12min30 d’émission. Et on en restera là. En tout cas pour Monique Pinçon-Charlot, son livre, et ses idées. Le reste de l’émission sera consacré à une chronique de Jean-Michel Aphatie sur « les intellos face aux gilets jaunes », au cours de laquelle l’éditocrate réussira l’exploit de revenir sur les propos de Luc Ferry [4] en les qualifiant, tout rigolard, de « petit dérapage » (après certes avoir rappelé qu’ils avaient été unanimement critiqués). C’est dire si Jean-Michel Aphatie sait où diriger ses colères et ses indignations. Au contraire des deux journalistes de Challenges, Monique Pinçon-Charlot ne sera même pas invitée à réagir : elle n’aura donc littéralement plus une seconde de temps de parole durant le reste de l’émission, évincée d’un plateau qui se terminera « à la bonne franquette », entre journalistes amis tout sourire, papotant comme au comptoir.

***

En définitive, cette séquence télévisuelle banale pose la question des conditions d’expression des discours hétérodoxes. Pierre Bourdieu l’avait démontré en allant sur le plateau d’Arrêt sur images en janvier 1996 : il est impossible de critiquer la télévision à la télévision [5]. Cette émission est une variante de cette démonstration : il est impossible de critiquer un pouvoir politique face à ses valets médiatiques.

Pauline Perrenot

Annexe : transcription du réquisitoire de Jean-Michel Aphatie sur la presse.
- Jean-Michel Aphatie : Mais Madame, vous ne pouvez pas dire, enfin… Avec tout le respect que j’ai pour vous, je trouve ça insupportable d’entendre dire que la presse a fabriqué quelque chose. C’est le jeu politique qui a fabriqué quelque chose. La presse on lui a reproché – présidentielle de 2017 – d’avoir fait le travail qu’elle a fait de sape, de destruction de François Hollande, mais c’est François Hollande qui est responsable de ce qui lui est arrivé. On a reproché à la presse d’avoir fait ce qu’elle a fait à François Fillon, mais c’est François Fillon qui est responsable de ce qu’il a fait.
- Monique Pinçon-Charlot : Alors attendez, monsieur…
- Jean-Michel Aphatie : Et je voudrais juste terminer, je vous alerte juste parce que la presse, comme ça, vous êtes universitaire, il faut regarder les choses. Moi je me souviens d’un débat à cinq, le premier, l’unique qui ait existé, les cinq candidats sur TF1, ça doit être début mars. Eh bien la presse dit ce jour-là… parce que la presse est libre, et la presse n’est pas contrôlée par dix milliardaires. Parce que quand on dit que la presse est contrôlée par dix milliardaires, ça finit avec du lynchage de journalistes dans la rue. La presse le lendemain de ce débat dit : « Macron, très terne dans ce débat ; l’un de ceux qui a dominé le débat, c’est Jean-Luc Mélenchon. » La presse, Madame, elle est libre ! Et ça il faut le dire. On ne le dit pas assez.
- Monique Pinçon-Charlot : Alors je reprends…
- Nicolas Domenach : Et les journalistes aussi hein. Pour ce qui est de Challenges, et je vais vous laisser répondre, pour ce qui est de Challenges, Maurice, lui, a cru très tôt à la victoire possible d’Emmanuel Macron et moi très très tard. Et je me suis pas privé pour faire des articles critiques. Donc c’est pour vous dire qu’il y a des espaces de liberté.
- Ali Baddou [À Monique Pinçon-Charlot] : Que répondez-vous à Jean-Michel ?



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