mercredi 22 avril 2015

Les Danois font reculer Total sur le gaz de schiste

Par Sylvain Lapoix (Reporterre)



Au nord du Danemark, population et militants bloquent les opérations de prospection pour les gaz de schiste du géant français Total. Celui-ci pensait commencer son premier forage en ce mois d’avril.
« Nej tak til skifergas » : « Non merci aux gaz de schiste ». Comme tous les matins depuis 260 jours, Noël compris, des militants déroulent cette banderole devant la plateforme d’exploration pour les gaz de schiste de Total à Dybvard, à l’extrémité nord de la péninsule danoise. Jusqu’ici peu médiatisé, ce coin perdu du Nord Jutland a vu affluer les médias lundi 13 avril quand des militants de Greenpeace se sont infiltrés jusqu’au sommet de la tour de forage pour tendre un kakemono « Stop fracking » à 25 mètres au dessus de la lande.
Après l’interdiction de la technique de fracturation hydraulique par la France en juillet 2011 et le retrait de la compagnie du sud de la Pologne, le permis de Nordylland est aujourd’hui la zone d’exploration pour les gaz de schiste la plus avancée de Total en Europe. Or, c’est justement à la veille de la première fracturation hydraulique (intervenant dans le cadre de la « production du réservoir » selon le jargon utilisé par la compagnie), que l’ONG environnementaliste a déployé casques et baudriers pour raviver le débat sur ces discrètes opérations.

Loin de la capitale

Comme l’indique le rapport de référence de l’Energy Information Agency américaine, le nord de la partie continentale du Danemark et la région insulaire autour de la capitale Copenhague reposent sur les schistes de la période cambro-ordovicien pouvant renfermer les fameux gaz. S’il existe des ressources dans la pointe sud de la Suède, le Danemark présente selon l’agence états-unienne le plus gros potentiel scandinave, avec près de 900 milliards de mètres cubes de gaz de schiste récupérables - en théorie (cela représente un peu moins d’un quart des estimations pour la France).
En 2010, la filiale Total E&P Denmark a obtenu 5261 km² de concessions sur deux permis : l’un couvrant toute la pointe nord du Jutland où se trouve la plateforme de Dyvbard, l’autre dans le tiers nord-est de l’île de Seeland où se trouve la capitale Copenhague. Copenhague où s’était déroulé quelques mois plus tôt le sommet sur le climat.
Pour l’accompagner dans cette opération, Total a reçu le soutien à hauteur de 20% du Nordsøfonden. Ce fond public créé en 2005 par le gouvernement conservateur d’Anders Fogh Rasmussen a pour vocation d’aider le Danemark à faire face à l’épuisement de la mer du Nord par des investissements stratégiques. Un dispositif proche du fonds norvégien, à ceci près qu’il pare à l’essoufflement des plateformes pétrolières offshore... en misant sur les gaz de schiste ! Si les deux concessions sont éligibles aux forages, seule la plus éloignée de la capitale a été mise en travaux.

Un mouvement parti de la base

A peine avait-elle obtenu l’autorisation de la commune voisine de Frederickshavnque la compagnie Total a dû faire face à l’opposition des riverains. Et sur le terrain d’une ferme voisine, une tente constitue depuis plus de huit mois le point de ralliement. Une à cinq personnes y montent la garde, principalement des gens du coin, fermier ou retraités, généralement la cinquantaine passée et sans passé politique ou militant.
La province compterait quatre à six collectifs anti-gaz de schiste. Lesquels ont très vite été rejoints par les différentes composantes du mouvement écologiste danois : « Les anti-nucléaires danois sont très vite venu prêter main forte, explique au téléphone Siggur, soutien logistique au mouvement Total Blokade. Leur combat date des années 1970 et ils ont gagné la bataille, ce sont donc plutôt des militants d’une soixantaine d’années. Mais des activistes plus jeunes ont vite afflué de la ville voisine d’Aalborg ou même de Copenhague ».
Ici comme en France, la mobilisation a pris forme en dehors des réseaux institutionnalisés. « Les ONG et les partis politiques ne jouent pas un grand rôle dans le mouvement écologiste, insiste Siggur. Je me coordonne avec des réseaux indépendants qui se sont structurés autour de la Cop 15 en 2009, je n’ai pas d’activité militante par ailleurs ». Alimentés en main d’oeuvre et outils de communication par ces militants , les opposants locaux aux gaz de schiste parviennent à réunir chaque jour une cinquantaine de personnes pour se rendre sur le site et entonner des chants de protestation, brandissant des pancartes où apparaît parfois le « trèfle radioactif » symbolisant l’industrie nucléaire. Un souvenir, peut-être, que les couches de schiste visées par Total ont longtemps servi de mine d’uranium (comme ce fut le cas aux Etats-Unis avec la Pennsylvanie).

Huit jours de préparation

Fatigué par les mois d’hiver où un vent à 6 degrés sous zéro s’engouffrait parfois sous la tente, les militants souhaitaient depuis plusieurs mois sortir de l’action symbolique. Suivant le calendrier de Total et des indiscrétions, ils avaient appris que la première fracturation hydraulique aurait lieu «  fin avril ». Par mesure de précaution, avant même que les alpinistes de Greenpeace ne sautent la barrière, les militants locaux ont constitué un barrage dès le dimanche 5 avril pour empêcher à tout camion d’acheminer équipement ou matériaux.
Une semaine plus tard, les renforts parvenaient du reste du pays : « Quand nous sommes arrivés lundi 12 en plein milieux de la nuit, nous avons empilé tout ce que nous trouvions sur la route car nous savions qu’ils arrivaient, raconte Simon au téléphone. Le lendemain, nous avons bloqué un convoi de six camions pendant plus de deux heures à une soixantaine de personnes, principalement venues de Copenhague. »
« La police va gérer la situation » prédisait lundi 13 avril Total Danemark dans un communiqué, affirmant par la voix de son directeur d’exploitation que l’occupation coûtait des dizaines de milliers d’euros chaque jour à l’entreprise. Enchaînés sur des chaises de jardin, les militants ont progressivement été évacués par les forces de l’ordre mercredi.
Ce bref coup d’éclat a donné au mouvement l’élan pour lancer un appel européen via les mouvements anti-gaz de schiste nationaux (notamment en France). Retardé dans ses travaux, Total ne peut guère se permettre d’attendre plus longtemps : la concession prenant fin en 2016, le pétrolier devra livrer des estimations techniques et économiques dès la fin de l’année pour espérer obtenir une prolongation ou une mutation du permis.




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