Égypte, 4 juillet, 18 H 00 : Et maintenant les grèves ouvrières ?
Ça a été la fête tout la nuit. Toute l’Égypte
était dans la rue, fêtant sa deuxième révolution en deux ans dans un vacarme
assourdissant. Et ceux qui n'y étaient pas, finissaient par y aller, n'arrivant
pas à dormir, tellement le bruit était considérable et l'émotion intense.
Car ce n'est pas seulement qu'une dictature extérieure aux corps, policière ou
militaire, qui tombe, mais aussi une dictature dans les têtes, une police des
mœurs et des esprits, celle des Frères Musulmans.
On ne mesure pas
encore l'immense importance pour l'avenir qu'à, pour la première fois dans
l'histoire, d'une part une participation de 30 à 40% des adultes d'un pays à une
révolution et, d'autre part le renversement d'une dictature islamiste par une
révolution populaire. C'est une libération mentale qui ne peut qu'en
annoncer d'autres. Sissi, le nouvel homme fort de l'armée et du nouveau
régime, l'a bien compris en tenant, lors de sa déclaration de la chute de Morsi,
à s'entourer du Sheikh d'Al Ahzar et du pape des coptes, pour tenter de
faire croire, à la manière Coué, à la continuité de l'alliance du sabre et du
"goupillon"tout comme du représentant du FSN pour montrer un semblant d'unité du
peuple derrière le nouveau pouvoir. Cette apparence n'était pas une
démonstration de force mais un aveu de faiblesse.
Car on a vu des choses
incroyables ces derniers jours.
Les dizaines de millions dans la rue, tout
le monde l'a vu.
Mais ce qui s'est moins vu et qui illustre cette volonté
farouche à se libérer de toutes les prisons, y compris mentales, c'est la
participation massive et inouïe des femmes et des enfants qui se sont
investi à fond dans cette révolution, y ayant tellement plus à gagner. Ils
formaient au moins la moitié des participants aux manifestations et certainement
parmi les plus déterminés.
C'est en Haute Égypte, la région la plus attardée
du pays, celle qui subit le plus l'oppression des préjugés religieux, là où
dominaient non seulement les Frères Musulmans et les religieux coptes mais aussi
les terroristes de la Jamaa Al-Islamiya, c'est là où on a vu les plus grandes
transformations, le plus grand courage. Non seulement des manifestations où il y
avait 5 à 10 fois plus de participation que lors de la chute de Moubarak, mais
des manifestations où plus qu'ailleurs on savait qu'on risquait la mort,
tellement les menaces d'un bain de sang de la part du pouvoir ont été nombreuses
et explicites, et où plus qu'ailleurs, il fallait un courage inimaginable pour
soulever tout ce qui opprimait le peuple. Et c'est là où on a vu des femmes en
nikab ( entièrement voilées) manifester en groupe en hurlant " A bas le guide
suprême " ( des Frères Musulmans). On n'est peut-être pas loin du geste de
Hoda Sharaoui, qui, lors de la révolution égyptienne de 1919, était montée sur
une caisse à savon et, en pleine place publique, avait arraché démonstrativement
son voile, pour faire alors du mouvement féministe arabe - avec celui
d'Iran - un des premiers du monde à ce moment, pour devenir personnellement
après ça, une des leaders internationaux du mouvement féministe arabe et mondial
et rédiger la part qui concerne les femmes dans la constitution turque de
Mustafa Kemal, une des plus avancées du monde avec celle de la Russie à cette
époque. Infiniment plus en tous cas que celle de la France des ces années où on
condamnait encore à mort une femme pour avortement.
Voilà ce que signifie,
ce que porte pour l'avenir ce qui est en train de se faire en Égypte.
Et cela
s'est vu dans tout le Moyen Orient. Qu'on imagine l'impact social et sociétal en
Arabie Saoudite, au Qatar, au Yemen ou en Iran... Les réseaux sociaux de cette
région, du Maroc au Barhein, vibrent de ce qui vient de se passer. Il faut faire
comme les égyptiens et les égyptiennes...
Les égyptiens savent l'impact de ce
qu'ils viennent de faire. C'est aussi pour ça qu'ils crient leur joie et leur
fierté. Ça va bien au delà de la chute d'un tyran.
Ils viennent de faire
tomber le gendarme qu'il y avait dans leur tête.
Ils ont appris hier à ne
plus avoir peur en faisant tomber Moubarak. Aujourd'hui, ils se débarrassent des
autres oppressions qui les étouffaient.
Bien sûr, il y a eu les 91
agressions sexuelles sur ces derniers 4 jours, place Tahrir, dont cette presse
qui hait le peuple en révolution, ne cesse de faire ses choux gras derrière les
Frères Musulmans qui appelaient cette place, "place du harcèlement" pour dire
aux femmes qu'elles ne devaient pas y aller, rester à la maison, pas faire de
politique. Mais les femmes y sont allé, massivement. Bien sûr, c'est 91
agressions de trop, mais dans ce pays où l'intégrisme religieux transforme les
hommes en obsédés sexuels, c'est partout que ces agressions font partie du
quotidien, dans les bus, le métro, la rue... et en bien plus grand nombre. Les
femmes ont eu mille fois raison d'y aller, pour qu'il n'y ait plus jamais ces
agressions, pour libérer les égyptiens en se libérant, en prenant leur vie en
main. Et les organisations féministes égyptiennes ont eu aussi bien raison d'y
appeler tout en demandant aux femmes de s'armer de ces quasi couteaux que sont
les aiguilles à matelas. Parions que demain la vie familiale, la vie sociale
vont être différentes.
On a vu aussi de nombreuses pancartes "Frères
tunisiens, écoutez-nous" qui, comme le disait l'écrivain Khaled Al-Khamissi
à leur sujet, est un message au peuple tunisien mais aussi à tous les peuples
arabes opprimés... Et plus loin, car on a en effet vu une démocratie de la rue
et des places supérieure à celle des bulletins de vote. Ce qui fait enrager tous
les dirigeants occidentaux et les médias à leurs soldes, et peut tout à fait
relancer tous les "indignés", de l'Espagne aux USA, puisque déjà ceux de la
Puerta del Sol s'étaient directement inspirés de Tahrir 2011. Quel effet aura
Tahrir 2013, au moment ou de Taksim à Rio, d'Athènes à Sofia, de Santiago à
Lisbonne, les peuples secouent ce qui les écrase et cherchent les chemins de
leur émancipation ?
C'est pourquoi ceux qui disaient que la révolution
égyptienne était morte étouffée par l'hiver islamiste, sont aussi ceux qui
disent aujourd'hui que ce n'est qu'un coup d’État militaire (pour voir ce que je
pense de cet aspect, "Un coup d'Etat dans la révolution", publié hier 3
juillet, en fil d'actualité sur le site de TEAN), sont aussi ceux qui se se
rangent maintenant aux côtés de la légitimité électorale des Frères
Musulmans et des terroristes de la Jamaa Al-Islmiya, sont encore de ceux qui
appuient la dénonciation de la barbarie sexuelle place Tahrir, car il n'y a rien
qu'ils ne haïssent plus , ou ne craignent plus, qu'un peuple qui commence
à s'émanciper. Au cas où ça serve d'exemple.
On a vu l'incroyable, des
médecins, avocats ou magistrats embrasser des hommes et femmes sortis des
bidonvilles, car là aussi, c'est remarquable, ces manifestations populaires
étaient encore plus qu'en janvier 2011, des manifestations d'en bas, des
quartiers pauvres et des ouvriers. On ne peut imaginer 30 à 40 millions
d'adultes dans la rue dans un pays de 85 millions d'habitants sans comprendre
que c'étaient majoritairement des "prolétaires" qui prolongeaient de manière
politique ce qu'ils tentaient d'obtenir de manière sociale les mois qui
précédaient ce soulèvement en se faisant battre chacun dans leur coin .
Car,
et c'est le plus important, il y aurait eu, selon des militants d'extrême
gauche égyptiens, des appels à des grèves qui devraient être organisées dés
aujourd'hui jeudi, dans les trains, les bus, les cimenteries et sur le canal de
Suez, à l'appel de militants syndicalistes de ces secteurs, pour préparer une
grève générale. On ne peut pas s'empêcher de penser - en changeant ce
qu'il faut changer - à l'état d'esprit qui a présidé au déclenchement de juin
36. Les travailleurs français s'étaient mis en grève au lendemain de l'élection
du Front Populaire mais avant que celui-ci ne soit réellement mis en place, un
mois après. Ils étaient infiniment heureux de ce succès, ils l'ont montré, mais
en même temps, ils voulaient des changements tout de suite et se méfiaient
suffisamment du nouveau pouvoir pour se dire qu'il fallait qu'ils s'y
mettent eux-mêmes sans attendre, s'ils ne voulaient pas qu'on les oublie, eux et
leurs revendications. On verra dans les jours ou semaines qui viennent si les
appels à la grève seront suivi d'effet et s'ils iront jusqu'à la grève générale.
Mais c'est une possibilité très réelle. Il faut se souvenir que les grèves
avaient déjà éclaté en nombre important juste après l'élection/nomination de
Morsi en juin 2012 parce que les travailleurs voulaient tester sa volonté de
tenir ses promesses et lui dire que ça pressait. Aujourd'hui ça presse encore
plus.
La majorité des hommes et femmes qui se sont soulevés, était là parce
qu'elle a faim (40% des égyptiens vivent avec moins d'un dollar par jour), parce
qu'elle n'en peut plus de la misère, du chômage, des coupures d'électricité
(parfois 8 H par jour), d'eau, des hausses des prix, de la pénurie de pain,
d'essence et de gaz pour circuler, cuire ses aliments, des menaces de
suppression des subventions publiques aux produits de première nécessité. Et ça
presse tellement depuis le début de l'année 2013 que l’Égypte a battu tous les
records historiques mondiaux, en nombre de grèves et protestations, dans les
usines et les quartiers, et surtout en mars, avril et mai (respectivement 1354, 1462 et 1300). La
participation massive de ces 4 derniers jours traduit aussi cette participation
massive aux luttes sociales ces derniers mois.
On a vu enfin des
"comités populaires" spontanés, prendre en main la sécurité de ces millions
d'hommes en mouvement, la sonorisation, l'alimentation, la circulation,
l'hygiène ( le problème des toilettes n'est pas le moindre quand des millions
d'hommes restent des journées entières dans la rue). Des "comités populaires"
qui continuent les tentatives d'auto organisation faites en février et mars 2013
à Port Saïd, Mahalla et Kafr el Sheikh où les habitants ont pris en main,
symboliquement ou quelques jours, la police, l'éducation ou tout simplement la
vie municipale. Des "comités populaires" où des dizaines de milliers
d'hommes, infiniment plus qu'en 2011, et notamment des milieux populaires, font
une expérience qu'ils n'oublieront pas de sitôt, surtout dans la situation
sociale qui vient.
Alors la joie de la victoire, la fierté, la libération
mentale, les débuts d'auto-organisation, l'avalanche de mouvements sociaux,
l'urgence et la méfiance à l'égard de ceux du dessus, en particulier l'armée
dont beaucoup se méfient car ils se souviennent de son passage au pouvoir de
février 2011 à juin 2012, tout cela forme peu à peu une conscience collective
qui devrait rapidement montrer ses exigences politiques et pratiques d'ici peu,
pour passer d'une deuxième révolution politique à la construction d'une
révolution sociale, la seule à être vraiment démocratique jusqu'au bout et pour
tous.
Jacques Chastaing