Source : Observatoire des Inégalités
Un cadre reçoit un montant total de pensions de retraite – cumulé tout
au long de sa vie - 2,4 fois plus élevé qu’un ouvrier. Depuis 20 ans les
réformes des retraites ont accru les inégalités en la matière. Les
explications de Noam Leandri et Louis Maurin, de l’Observatoire des
inégalités.
Un cadre à la retraite reçoit un montant total de pensions de
retraite – cumulé tout au long de sa vie, voir graphique - 2,4 fois plus
élevé qu’un ouvrier. Alors que le premier peut compter sur un total de
866 000 euros selon nos calculs, le second ne touchera que 360 000
euros. Le premier aurait 22,7 ans de pensions, contre 20 ans pour le
second.
Normal ? Injuste ? Les inégalités face à la retraite sont souvent
très mal expliquées. La hausse de l’âge légal, qui pénalise au premier
chef ceux qui ont commencé à travailler tôt, est la mesure la plus
inégalitaire. Tentative d’éclaircissement.
Retraites et inégalités : les facteurs en jeu
Le premier facteur qui alimente les écarts de pension est lié à leur
mode de calcul. Les retraites sont proportionnelles aux niveaux des
salaires. Les inégalités de retraite reflètent donc d’abord les écarts
qui existent en matière de fiches de paie (voir notre article
Professions : qui gagne combien ?).
Mais les mécanismes du système de cotisations permettent aussi aux
cadres de toucher plus, car ils cotisent davantage pour la partie dite
« complémentaire » de la retraite. Le système de retraite français est
en effet composé de deux étages : un régime de base et un régime
complémentaire. Dans le privé, la pension du régime général de la
Sécurité sociale équivaut à la moitié du salaire perçu au cours des 25
meilleures années, avec un plafond de salaire mensuel fixé en 2013 à 3
086 euros. Dans la fonction publique, la pension équivaut aux trois
quarts du dernier traitement (salaire de base hors prime). En outre, un
régime additionnel créé en 2003 permet aux fonctionnaires de cotiser un
peu sur les primes qu’ils perçoivent en plus de leur traitement. Le
régime complémentaire du privé sert à cotiser sur la partie élevée du
salaire à un taux plus important (20 % environ). Enfin, d’autres
systèmes permettent d’utiliser une partie de son épargne pour financer
ses vieux jours.
Espérances de retraite par catégorie sociale
Retraites par catégorie sociale Les cadres profitent plus de leur retraite que les ouvriers |
| Durée de retraite en 2008 en années | Retraite moyenne par mois (**) en 2010 en euros | Espérance de montant total de retraite en euros |
| Cadres | 25,0 | 2 890 | 866 286 |
| Professions intermédiaires | 25,4 | 2 067 | 629 250 |
| Indépendants | 23,0 | 2 088 | 577 209 |
| Employés | 25,5 | 1 617 | 495 282 |
| Agriculteurs | 22,7 | 1 543 | 419 459 |
| Ouvriers | 21,1 | 1 423 | 359 753 |
|
| Ecart cadres / ouvriers | 3,9 | 1 467 | 506 533 |
| *
Retraités de droit direct d'un régime de base au 31 décembre 2008,
résidant en France et nés en 1942, en vie à 55 ans. Durée pondérée de la
proportion de femmes dans la catégorie sociale en 2011. ** Niveau de
vie moyen des anciens actifs en 2010. |
| Source : Drees - Insee |
|
Le deuxième facteur qui explique les inégalités est la durée de vie.
En moyenne, à l’âge de 55 ans, un cadre peut espérer vivre 30,9 ans, un
ouvrier 26,7. Soit quatre années de plus (voir notre article
Les inégalités d’espérance de vie entre les catégories sociales).
Les écarts d’espérance de vie en bonne santé sont encore plus grands. A
35 ans, l’espérance de vie des cadres supérieurs est de 47 ans (ils
peuvent espérer vivre jusqu’à 82 ans compte tenu des conditions de
mortalité du moment), celle des ouvriers de 41 ans (et donc 76 ans
d’espérance de vie totale. L’écart d’espérance de vie entre les
catégories est de six ans, mais il est de 10 ans pour l’espérance de vie
sans incapacité. Les écarts entre milieux sociaux tendent même à
s’accroître chez les hommes. Cette inégalité est liée à un très grand
nombre de raisons complexes, qui vont des habitudes de vie (alimentation
par exemple) aux conditions de travail, en passant par la relation au
système de soin qui n’est pas la même selon les catégories sociales.
Au total, si l’on s’en tient à l’espérance de vie globale, les
ouvriers peuvent en moyenne compter – compte tenu des conditions de
mortalité d’aujourd’hui - sur 20 ans de pensions de retraite, contre
22,7 ans pour les cadres supérieurs. Chez les femmes, les ouvrières
peuvent espérer passer 25,8 ans en retraite, contre 28,5 ans chez les
cadres supérieurs.
Travailler tôt et partir tôt
Pour comprendre les écarts entre milieux sociaux, il faut revenir sur
le fonctionnement de notre système de retraites. Le système français
est double : il combine un âge de départ et une durée nécessaire de
cotisation pour obtenir une retraite complète. Il existe en réalité un
âge « légal » (60 ans) auquel on a le
droit de partir. Mais on ne
touche alors une pension complète que si l’on a cotisé suffisamment :
41 ans en 2012 (soit 164 trimestres pour tous ceux nés après 1952),
c’est-à-dire pour un peu plus de la moitié de sa vie pour les hommes, un
peu moins pour les femmes. Cet âge est « théorique » pour ceux qui ont
commencé à travailler trop tardivement, car il ne permet pas d’accéder à
une retraite pleine s’ils n’ont pas validé le nombre suffisant de
trimestres. A 65 ans, tous les salariés peuvent toucher leur retraite à
taux plein, mais toujours en proportion des trimestres cotisés : il ne s’agit donc toujours pas d’une
pension pleine.
Un système calculé uniquement en fonction d’une durée de cotisation
et non d’un âge légal est plus juste. Ceux qui ont commencé tôt partent
plus tôt
[1].
Les écarts d’espérance de vie sont alors partiellement compensés pour
la retraite par le fait que les salariés les moins qualifiés commencent à
travailler de façon précoce. C’est sur cette base que certains métiers
particulièrement pénibles – comme les mineurs ou les conducteurs de
train à vapeur – ont obtenu le droit de liquider leurs retraites à taux
plein encore plus jeunes (50 ans). D’autres professions qui nécessitent
une bonne condition physique ont aussi bénéficié d’âges de départ
anticipés (policiers et contrôleurs aériens à 50 ans, infirmiers à 55
ans). Quoi qu’il en soit, pour de nombreuses raisons, un système de
retraites a toujours besoin d’un âge légal maximum, sinon certains
salariés seraient contraints de travailler jusqu’à leur mort.
Espérance de durée de retraite selon le sexe et la catégorie socioprofessionnelle Unité : années |
| Hommes |
|
| Femmes |
|
|
| Espérance de vie à 55 ans | Age à la première liquidation (1) | Espérance de durée de retraite (2) | Espérance de vie à 55 ans | Age à la première liquidation (1) | Espérance de durée de retraite (2) |
| Agriculteurs | 26,3 | 60,6 | 20,8 | 33,2 | 60,8 | 27,4 |
| Artisans, commerçants, chefs d'entreprise | 27,8 | 61,2 | 21,6 | 33,9 | 62,2 | 26,7 |
| Cadres et professions intellectuelles supérieures | 28,6 | 60,9 | 22,7 | 34,4 | 60,9 | 28,5 |
| Professions intermédiaires | 26,8 | 59,6 | 22,2 | 33,6 | 60,0 | 28,6 |
| Employés | 25,7 | 59,0 | 21,7 | 32,7 | 61,0 | 26,7 |
| Ouvriers | 25,3 | 60,4 | 19,9 | 32,1 | 61,5 | 25,6 |
| Pas de catégorie sociale renseignée | 24,3 | 59,4 | 19,9 | 32,2 | 62,4 | 24,8 |
|
| Ensemble | 26,4 | 60,2 | 21,2 | 32,8 | 61,3 | 26,5 |
| (1)
Age atteint à la première liquidation d'un droit direct d'un régime de
base au 31 décembre 2008. (2) Espérance calculée à partir de l'espérance
de vie à 55 ans. |
| Source
: Drees. Année des données : 2008, Retraités de droit direct d'un
régime de base au 31 décembre 2008, résidant en France et nés en 1942,
en vie à 55 ans |
|
La barre des 60 ans favorise ceux qui disposent d’une espérance de vie plus longue, ce qui
augmente
les inégalités. Mais à cet âge, ceux qui ont commencé tardivement ne
touchent pas en général leur retraite à taux plein, ce qui atténue cet
effet… Pour un certain nombre de salariés, l’âge de départ est déjà de
fait de 65 ans. L’inégalité est la plus forte pour ceux qui ont cotisé
leurs quarante années avant leur soixantième anniversaire, souvent dans
des métiers très difficiles, peu qualifiés, dont la pénibilité n’est pas
reconnue pour leur retraite. D’où la mise en place de dispositifs de
départ anticipé ou de bonus pour ceux qui ont travaillé au-delà de 60
ans. Le dispositif de départ anticipé pour « carrières longues » créé en
2003 autorise les personnes qui ont commencé à travailler très jeunes
(avant 17 ans) à prendre leur retraite avant 60 ans, au mieux à 56 ans,
dès lors qu’ils ont validé 168 trimestres. Ce qui représente 42 ans de
travail tout de même.
Comment comprendre dans ce contexte le débat actuel sur la réforme des retraites ? [2]
Si fixer un âge de départ est plus inégalitaire qu’une durée de
cotisation, plus on élève cet âge, plus le système est injuste : les
plus pénalisés seront ceux qui ont commencé à travailler le plus tôt,
pour les autres, l’élévation de l’âge peut même n’avoir aucun effet.
Pour eux, c’est la durée de cotisation qui devrait d’abord être prise en
considération. Même si, on l’a vu, il faut toujours fixer un âge limite
d’activité.
La question fondamentale qui se pose est celle du lien entre la
pénibilité du travail, l’espérance de vie et la durée de cotisations.
Les métiers qui aujourd’hui sont les plus pénibles, qui « usent » le
plus ne sont plus ceux qui permettent de partir le plus tôt et de
profiter de sa retraite le plus longtemps. Les mineurs ont disparu et
notre système a mal vieilli. Aujourd’hui, les TGV ont remplacé les
machines à vapeur et leurs conducteurs partent à la retraite à 50 ans en
moyenne, dix ans avant les maçons… L’âge moyen de départ est ainsi de
54,8 ans à la RATP ou 55,4 ans à EDF pour des métiers qui ne sont pas
toujours les plus pénibles
[3].
Au cours des 50 dernières années, l’espérance de vie a gagné 11 ans, on peut imaginer qu’une fraction soit consacrée au travail
[4].
Cela a d’ailleurs déjà été le cas avec le passage de 37,5 à 40 ans,
décidé en 1993 pour le secteur le privé et en 2003 pour le secteur
public. Encore faut-il tenir compte des écarts entre les professions.
L’un des grands enjeux du débat actuel sur le système de retraites est
de définir ce degré d’usure. La définition de la pénibilité est
particulièrement difficile, comme l’est sa mesure : ainsi, on ne dispose
par exemple d’aucunes données sur les espérances de vie détaillées par
catégories sociales.
Malheureusement, ceux qui disposent des métiers physiquement les plus
durs ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de poids dans le débat
public, notamment du fait de leur faible représentation syndicale
(bâtiment, grande distribution, hôtellerie-restauration, etc.). Les
maçons ou les caissières sont peu syndiqués et n’ont pas les moyens de
paralyser longtemps le pays, sont beaucoup moins présents dans les
médias que les conducteurs de trains ou les enseignants. Les conditions
de travail de certains salariés des services doit être pris en compte,
notamment pour les moins qualifiés (centres d’appels, vendeuses, etc.).
Il n’en demeure pas moins que les contraintes physiques que rencontrent
les travailleurs manuels de l’industrie restent celles qui usent le plus
l’organisme.
La durée de cotisation est donc un élément déterminant. Lui donner
plus de poids et moins à l’âge permettrait de réduire les inégalités
entre catégories sociales. Encore ne faut-il pas perdre de vue qu’avant
toute chose, il faut que chacun retrouve un emploi et que c’est d’abord
en améliorant les conditions de travail et en réduisant le nombre des
métiers les plus durs physiquement que l’on permettra au plus grand
nombre de profiter d’une retraite bien méritée…
Et les femmes ?
Bénéficiant d’une espérance de vie très supérieure à celle des hommes
(environ 7 années), les femmes sont théoriquement favorisées en matière
de retraites sur l’ensemble de la durée de vie. Reste qu’au moment du
départ, les femmes perçoivent une pension inférieure de 42 % à celle des
hommes en moyenne. Ceci pour deux grandes raisons : d’une part les
femmes sont en moyenne nettement moins rémunérées que les hommes
(notamment du fait du temps partiel), d’autre part un grand nombre
d’entre elles n’ont eu que des carrières incomplètes, liées notamment à
la maternité. Ce qui explique aussi qu’elles prennent leur retraite un
an plus tard que les hommes en moyenne.
En outre, si les femmes vivent plus longtemps, leur santé est
relativement moins bonne à un âge élevé. A 60 ans, l’écart d’espérance
de vie sans incapacité dans les activités en général entre hommes et
femmes - 1,3 année - est beaucoup plus réduit que l’écart d’espérance de
vie totale, 4,2 ans (
lire le document de l’Ined).
Evolution du montant mensuel brut moyen des retraites de droit direct tous régimes par sexe Selon le sexe Unité : euros courants |
| Ensemble | Hommes | Femmes | Ecart femmes/hommes en euros | Les femmes ont une retraite inférieure aux hommes de en % |
| 2004 | 1 029 | 1 338 | 730 | - 608 | 45 |
| 2005 | 1 062 | 1 378 | 756 | - 622 | 45 |
| 2006 | 1 100 | 1 420 | 789 | - 631 | 44 |
| 2007 | 1 135 | 1 459 | 820 | - 639 | 44 |
| 2008 | 1 174 | 1 500 | 857 | - 643 | 43 |
| 2009 | 1 194 | 1 524 | 877 | - 647 | 42 |
| 2010 | 1 216 | 1 552 | 899 | - 653 | 42 |
| 2011 | 1 256 | 1 603 | 932 | - 671 | 42 |
|
| Source
: Drees, bénéficiaires d'un avantage principal de droit direct.
Personnes nées en France ou à l'étranger résidant en France ou à
l'étranger |
|
Noam Leandri et Louis Maurin
Pour aller plus loin :
•
Les retraités et les retraites - édition 2013, Direction de la recherche et des études économiques, ministère de la santé, avril 2013.
•
Espérance de vie, durée passée à la retraite, Direction de la recherche et des études économiques, ministère de la santé, juin 2013.
Photo / © Thor Jorgen Udvang - Fotolia.com
[1] Note
de bas de page : A ce titre, la revendication de certaines associations
étudiantes de prendre en compte les années d’études dans la retraite
est particulièrement injuste. Les salariés qui n’ont pas fait d’études
ont commencé plus tôt, travaillent pour des salaires en moyenne
inférieurs et dans des conditions plus difficiles et mourront plus tôt
et donc toucheront des retraites durant une période plus courte…
[2] Cet
article ne traite pas du financement de l’équilibre des régimes de
retraites qui peut provenir de différentes sources : le nombre de
cotisants, les revenus du travail ou du capital pour les recettes, du
niveau des pensions pour les dépenses, la durée de cotisation joue à la
fois sur les recettes et les dépenses.
[3] Quatrième rapport du Conseil d’orientation des retraites, Janvier 2007.
[4] La
question fondamentale est celle de l’utilisation de la richesse :
préfère-t-on gagner du temps tout au long de la vie active ou en fin de
vie, à la retraite ?